Histoire

Le tarot et ses visages - des maîtres des cartes aux stars de la pop culture

Depuis longtemps, le tarot n'est plus seulement un accessoire de voyante dans un vieux salon. Aujourd'hui, il ressemble plutôt à un miroir mobile qui reflète non seulement nos peurs et nos désirs, mais aussi la sensibilité d'une époque. Autour des cartes s'assoient aussi bien des tarologues professionnels que des écrivains, des musiciens et des artistes. Les uns y cherchent des prédictions, les autres un langage pour dialoguer avec leur propre psyché.

Alejandro JodorowskyJean‑Baptiste Alliette

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Les premiers professionnels - le tarot descend dans la rue

Imaginons le Paris du XVIIIᵉ siècle : le tumulte, les cafés, les journaux, et à côté - Jean‑Baptiste Alliette, connu sous le nom d’Etteilla, premier homme à faire du tarot un métier. Il n’est pas seulement “devin”, mais une sorte de précurseur du consultant en symboles. Il crée ses propres tirages, publie des jeux et des manuels, en essayant de mettre en ordre ce qui vivait jusque‑là surtout dans la demi‑ombre de la tradition orale.

C’est un moment important: le tarot cesse d’être un divertissement élitiste de cour et atteint un public plus large. Les cartes se mettent à parler de la vie quotidienne - argent, amour, santé - tout en restant, en profondeur, des images de tensions et de désirs intérieurs.

Waite, Crowley et la naissance du langage du tarot moderne

À la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles, le tarot rencontre une nouvelle vague d’occultisme et de mystique. Arthur Edward Waite, membre de sociétés hermétiques, décide de donner aux cartes un langage plus cohérent. Avec Pamela Colman Smith, il crée un jeu que presque tout débutant du tarot connaît aujourd’hui: le Rider-Waite-Smith.

Grâce aux illustrations de Smith, chaque carte des Arcanes mineurs devient une petite scène - une mini psychodrame. Ce n’est plus simplement le trois d’épées, mais une histoire concrète de douleur, de perte, de conflit. En décrivant les cartes, Waite déplace consciemment l’accent de la prédiction vers la signification symbolique. Le tarot commence à ressembler à un projet psychologique avant même que la psychologie ne s’installe pleinement dans les salons.

Quelques décennies plus tard, Aleister Crowley, avec la peintre Frieda Harris, crée le tarot de Thoth, saturé d’astrologie, de kabbale et d’hermétisme. Crowley voit dans les cartes non seulement un outil magique, mais une carte des forces psychiques qui traversent l’être humain. Son tarot est comme un laboratoire d’énergies intenses : non pour un usage quotidien, mais pour la confrontation avec ce qu’il y a de plus extrême en nous.

La voix de la psychologie, d’Eden Gray à Rachel Pollack

Au XXᵉ siècle, le tarot est de moins en moins une simple “prophétie”. Il devient un manuel privé de travail sur soi. Eden Gray écrit les premiers guides accessibles qui expliquent aux débutants comment lire les cartes sans pathos excessif.

Vient ensuite une génération d’autrices comme Mary K. Greer et Rachel Pollack, qui relient explicitement le tarot à la psychologie, y compris à la pensée jungienne. Pollack, dans “78 Degrees of Wisdom”, souvent qualifié de bible des tarologues, montre les cartes comme un système d’archétypes plutôt qu’un catalogue fermé de destins. Greer propose des méthodes de travail avec les cartes qui rappellent la conversation thérapeutique - avec un accent sur l’introspection, la responsabilité et le développement, plutôt que sur l’attente passive d’un “verdict”.

Le tarot devient une sorte de cabinet psychologique mobile: on peut l’ouvrir sur une table, dans un café, dans un avion. Chaque tirage est une mini‑séance avec son propre inconscient.

Alejandro Jodorowsky, tarologue plutôt que devin

Une place particulière dans l’histoire contemporaine du tarot revient à Alejandro Jodorowsky - réalisateur, écrivain, auteur de bandes dessinées, qui parle des cartes davantage comme un psychothérapeute que comme un occultiste. Pendant des années, il a étudié le Tarot de Marseille, l’amenant - selon ses propres dires - à une forme aussi proche que possible des originaux.

Dans ses livres et ses interventions, il souligne que le tarot n’est pas destiné à prédire l’avenir, il qualifie même la voyance d’escroquerie. Pour lui, les cartes sont:

  • une “cathédrale nomade”, un temple mobile de symboles,
  • un théâtre où les arcanes sont des personnages jouant nos conflits intérieurs,
  • un outil de “tarologie” - travail sur l’histoire personnelle à travers les images et les récits.

Curiosité psychologique: Jodorowsky relie le tarot à sa propre conception de la psychomagie - une méthode quasi thérapeutique dans laquelle des rituels symboliques aident à désamorcer des schémas et des traumatismes profondément enracinés.

Des artistes qui dialoguent avec les cartes

La surréaliste Leonora Carrington considérait le tarot comme un langage intime de l’âme. Dans ses biographies, revient le motif des cartes comme guide dans les moments de crise - créatrice, existentielle, spirituelle. Les cartes apparaissent dans ses tableaux, ses récits, ainsi que dans sa pratique quotidienne: outil pour suivre ses rêves, ses peurs et ses visions. Le tarot ne lui “prédisait pas l’avenir”, il l’aidait à nommer ce qui se passait en elle avant que cela n’apparaisse dans la réalité extérieure.

Aujourd’hui, de nombreux artistes utilisent le tarot de façon similaire - comme carte des humeurs et des histoires inexprimées. Des musiciennes comme Stevie Nicks, Madonna, Lana Del Rey ou Björk recourent volontiers à l’esthétique du tarot et parfois aux cartes elles‑mêmes lorsqu’elles parlent de leurs inspirations ou de leur processus créatif. Ce n’est plus la “magie” kitsch, mais un flirt conscient avec les archétypes: le Fou comme début d’une nouvelle étape de carrière, la Tour comme crise soudaine, le Soleil comme moment de triomphe.

Le tarot dans les mains des stars: entre rituel et image

Quand les médias annoncent que Lady Gaga lit le tarot, on peut spontanément y voir un coup de communication. Pourtant, dans les interviews et les histoires en coulisses, un autre fil apparaît: les cartes comme rituel privé avant une décision, un concert, une nouvelle ère d’image.

D’un point de vue psychologique, cela a du sens. Un tirage:

  • met de l’ordre dans le chaos des pensées,
  • donne une structure à ce qui est flou,
  • déplace le poids de la décision de la peur vers un dialogue avec le symbole.

Ainsi compris, le tarot fonctionne comme un écran extérieur pour les processus internes. Ce qui reste habituellement à l’intérieur - intuitions, pressentiments, peurs - est projeté sur les cartes. La personne peut les regarder à distance, comme une scène où se jouent ses propres conflits intérieurs.

Politique et tarot, zone de rumeur

Le monde politique avoue beaucoup plus rarement recourir aux cartes. Les sources mentionnent plus souvent des astrologues ou des “conseillers spirituels” que des histoires précises sur le tarot. Si des politiciens utilisent un jeu, ils le font dans le silence des bureaux, non devant les caméras.

C’est peut‑être pour cela qu’il est beaucoup plus facile de trouver des récits sur les artistes que sur les ministres: l’art accepte depuis longtemps le dialogue avec l’inconscient, tandis que la politique préfère encore parler le langage des “décisions rationnelles”.

Le tarot comme miroir d’époque

Lorsque nous regardons les tarologues et utilisateurs célèbres du tarot - d’Etteilla, en passant par Waite et Crowley, jusqu’à Pollack, Jodorowsky et les stars contemporaines, nous voyons plus qu’une simple fascination pour la “magie”. Nous voyons une évolution de notre manière de penser l’être humain:

  • du destin imposé de l’extérieur
  • à un processus qui se joue à l’intérieur - dans la psyché, l’histoire personnelle, l’inconscient.

Pour certains, le tarot reste un jeu avec l’inconnu. Pour d’autres, il est un carnet d’esquisses où ils tracent la carte de leur propre âme.

C’est peut‑être là que réside son étonnante vitalité: quelle que soit l’époque, le jeu, l’école ou la star qui tient les cartes en main, le tarot pose toujours la même question: Qui suis‑je quand je regarde ces images, et pourquoi me touchent‑elles autant?